PRIORITE AUX APPARENCES

 

 

Au XVIème siècle, la femme correctement éduquée se doit de procéder presque quotidiennement au lavage des mains et du visage, c’est-à-dire à la partie visible du corps. Le reste étant laissé au bon vouloir de chacune et sans obligation particulière…

La pratique du bain, jusqu'alors plus ou moins courante, était donc devenue pour le moins occasionnelle et appartenait à un autre temps.

 

Ce sera désormais davantage à l’habit et au linge blanc de véhiculer la valeur de la propreté.

L’évaluation se fera à partir de ce concept appelé « toilette sèche », une pratique plus proche de l’apparence extérieure que de l’hygiène. Seul avantage : nul besoin de grande quantité d’eau ni de chauffer celle-ci. D’ailleurs, pour certains, la crasse devient vertu en préservant de sa couche protectrice la peau des agressions, de l’infection ; de la maladie qui pouvait, pensait-on, pénétrer par les pores. Trop se laver revenait à se priver en quelque sorte d’un vernis protecteur.
Philippe Erlanger* rappelle à ce propos que la reine Margot se vantait de ses mains « non décrassées depuis huit jours », ce qui ne l’empêchait nullement de s’enduire le visage de poudre blanche, symbole de distinction et de raffinement au même titre que le blanc du vêtement. Dans tous les cas, le sens de la vue, le paraître, comptait bien plus que celui de l’odorat.

L’hygiène publique était alors devenue chose rare. Des latrines se trouvaient encore fréquemment au Moyen-Age au bord des rivières alors que dans les châteaux et les couvents, les « necessaria » assuraient le même office. Le XVIème siècle avait apporté un incontestable déclin de ces pratiques hygiéniques qui furent remplacées, chez la noblesse, par la chaise percée ou le pot en faïence. Pour les autres, à défaut de lieux et d'ustensiles adéquates, c’était la nature ou tout bonnement la voie publique qui permettait de se soulager.
François 1er, et beaucoup d’autres à son exemple, n’hésitait pas à utiliser les cheminées pour satisfaire ses besoins naturels. Plus étonnant, Les dames en faisaient souvent autant.
A l’apogée de la Cour de Versailles, on estimait le nombre de courtisans à près de dix mille. 226 logements dont certains n’étaient que d’obscurs réduits, et un nombre similaire de chambres, naturellement sans équipements sanitaires, ne suffisaient pas à loger une telle foule. Les courtisans devaient néanmoins céder aux impératifs de la nature ; aussi derrière le faste du Grand Siècle, les dessous d’escaliers retirés et les recoins sombres du palais servaient à cet usage.

 

Malgré la rareté du lavage corporel à Versailles et ailleurs, les dames de la Cour n’en conservaient pas moins de coquetterie. D’habiles coiffeurs, comme Champagne ou Madame Martin, agençaient et montaient la chevelure poudrée et compliquée des belles dont le visage s’ornait toujours de blanc de céruse et de rouge d’Espagne. On agrémentait sa figure de mouches très à la mode : une galante sur l’arrondi de la pommette, une effrontée sur le nez, une passionnée au coin de l’œil, sans oublier la plus troublante, la baiseuse au coin des lèvres.
On aimait à se maquiller, les fards étaient violents et  contrastés chez les femmes de la noblesse pour lesquelles le rouge carmin était plus particulièrement destiné à la promenade et le rouge vermillon à la clarté des chandelles du soir. Le noir cernait le regard ; les lèvres et les sourcils brillaient de l’application de crème et on soulignait de bleu quelques veines de la poitrine et des bras pour mettre en valeur la blancheur et la transparence de la peau. En cela, on n’innovait guère ; déjà les Romaines faisaient de même avec à peine moins de discrétion.
Pour terminer, on s’aspergeait généreusement de poudres odorantes et de parfums variés que les élégantes se procuraient dans des boutiques spécialisées, appelées à assoir durablement la réputation des produits et la mode de Paris.

 

 

Femme à sa toilette, Armand Vergeaud 1902

 

L’amorce d’un changement interviendra vers le milieu du XVIIIème siècle et parmi l’éventail des outils sanitaires, un objet très féminin : le bidet, fait son apparition. Ce ne sont pas les Anglais qui l’ont inventé, mais les ouvriers parisiens du meuble à l’époque de Louis XV, ils baptisèrent familièrement ledit bidet en fonction de sa propriété spécifique : la "pièce d’eau des cuisses". Aux baignoires de cuivre du siècle précédent succéderont aussi celles en tôle émaillée, meilleur marché.
Un autre progrès, plus anecdotique celui-là, mais qui réussit tout de même à épargner quelques portes cochères, le « pot à pisser », qu’un commerçant ambulant cachait sous son grand manteau et proposait aux passants afin que ceux-ci puissent se soulager. Quant aux « bourdalous », genre de grandes saucières disposant d’une anse sur le côté, dissimulés et attachés sous les longues robes des femmes, ils leurs permettaient de faire discrètement leurs besoins en toutes circonstances, par exemple à l’église, lorsque le sermon s’éternisait. Le vocable viendrait soi-disant du patronyme du père jésuite Bourdaloue, prédicateur au moment du règne de Louis XIV, et qui avait la fâcheuse tendance à ne pas savoir terminer à temps ses sermons.
En 1769, les premiers « water-closet » nous viendront d’Angleterre mais, comme chacun sait, il faudra encore attendre un bon moment pour les voir se démocratiser et ce ne sera qu'au milieu du XXème siècle qu'ils quitteront les fonds de cour ou les paliers.

 

Cf/ Femme à sa toilette, Anne-Marie Mommessin, Editions Altipresse 2007

 

*Philippe Erlanger (1903-1987) : Inspecteur général au Ministère de l'Éducation nationale, il est nommé en 1938 directeur de l'Association française d'action artistique, fonction qu'il occupera jusqu'en 1968. Parallèlement, il est nommé en 1946 chef du service des Echanges artistiques au Ministère des Affaires étrangères et s'attache à faire rayonner l'art français à l'étranger et réciproquement.
Critique d'art, journaliste et historien, Philippe Erlanger a publié de nombreuses biographies. À partir de quelques chroniqueurs et mémorialistes
du temps, il met en lumière une personnalité historique, avec une prédilection pour les XVI et XVIIème siècles, et les frasques sexuelles des protagonistes. Sa biographie de Louis XIV a  été classée en tête des ouvrages historiques du siècle par un concours du Figaro Littéraire.

 

Apparence et jeu de miroir, Bodarevsky 1850-1921

Fernand Lematte, Jeune-femme au bain

Ernest Normand, White Slave


 

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L'image d'une femme belle et résignée, éternellement jeune


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