Pierre Dancette - temperas, aquarelles, dessins & poésies


LA CHARITE SUR LOIRE - HOMMAGE A PIERRE DANCETTE
Grandes Salles du Prieuré,
27 avril - 8 mai 2012
Vernissage prévu le vendredi 27 avril, à partir de 17 h - L'exposition sera ouverte tous les après-midis

Le tableau mentionne : A mon ami Dancette, M. Beszié, 67

André Kraemer écrivait en décembre 1966 à propos de l’exposition de Pierre Dancette et Michel Beszié à la Galerie 32, rue de l’Oratoire à Nevers :

"Dès le premier coup d’œil, une impression s’imposait à l’esprit : celle d’avoir devant soi des œuvres, non pas de deux peintres, mais d’un seul. Même vue précise de la nature. Même souci de finesse dans une tendance et dans les formats évoquant l’art japonais. Même goût de recherche, jusque dans les cadres généralement dorés. Une vue identique de la nature, dont tous les détails deviennent précieux et réclament d’être fixés comme dans un émail inaltérable. Cette communauté d’inspiration et de technique s’explique : Michel Beszié et Pierre Dancette sont tous deux, élèves de Drachkovitch. Tous deux sont charitois et leur travail de nuit à l’hôpital psychiatrique permet d’établir des échanges d’idées débouchant sur un monde poétique commun."

On a oublié aujourd’hui ce que furent les ateliers de jadis, ces réunions studieuses d’hommes groupés autour d’une même recherche passionnée, d’une exploration semblable de la nature et de sa poésie…
Ainsi, je ne vois guère que la complicité d’une admiration commune pour le spectacle des saisons changeantes sur notre terre d’ici pour justifier l’amitié qui a pu naître entre Pierre Dancette, Michel Beszié et moi-même.
La fréquentation de mon travail les a décidés, on pouvait donc en 1966, peindre tout comme cela fût, un arbre, un ciel avec ses nuages, des maisons avec leurs cheminées vivantes, des champs avec leurs moissons et leurs fleurs.
Alors Pierre Dancette, poète inquiet, raffiné, sensible jusqu’au malaise, avec les moyens qu’il apprend chez moi nous révèle ses véritables maîtres : Bosch et Bruegel ! Mélange insolite, envoûtant, dont l’artiste fait un bréviaire d’une poésie hallucinée.
Michel Beszié, plus raisonnable, plus lent à créer, plus marqué par ma facture aussi, réussit néanmoins à affirmer un style, une douceur, une clarté, une tranquillité rassurante et poétique d’une unité incontestable.

Albert Drachkovitch-Thomas, Décembre 1966

"Je ne veux pas oublier l'Ecole de La Charité, l'Atelier d'Albert Drachkovitch qui nous offre l'incontestable attrait des peintres de la réalité..." CF/ Maurice Rameau, été 1967, Bulletin du Groupe. Peut-on encore parler avec le recul, autour de Drachkovitch, d'une Ecole de La Charité ? Sans doute ! Il conviendrait également d'associer deux autres charitois, par l'esprit et la technique : Paul Schuss et Erna Beausillon.

C’était comme quand on se ronge l’esprit
Que l’on se surprend à gémir son regret
Que l’on souffre encore de son tout premier cri
Et du sombre décret qui hante les cyprès
Le feuillage de l’ombre n’osait pas un murmure
C’était pourtant comme un silence de douleur
Une peur vague dont on ignore la nature
Des âmes du futur et des choses qui meurent.

...Les vents étaient mystérieux, on en avait des larmes
Et les chagrins le long de ces décombres
Evoquaient l’autrefois des instants plein de charme
Aux avenues bordées de colonnes sans nombre.

L’envergure sinistre des oiseaux à l’augure redoutable parcourt les aires du soir.
Ptérodactyles de l’ancienne époque dont on devine encore le cri strident,
Aux confins crépusculaires de ces lugubres contrées peuplées de ruines au dernier degré de la décrépitude.
La tour, elle-même, avec sa face humaine lamentable, en paraît tout étonnée...

Et les choses qui meurent
Passaient  tous les parcours de ce vaste univers
Qui tournoyait sans fin dans les couloirs du temps
Et ce dédale allait, sans endroit, sans envers
Et les portes s’ouvraient vers d’incroyables vents !

Cacolande - Après avoir traversé une vallée de merveilles, le voyageur imprudent suit une route aux profondes ornières,
le ciel est assombri, des larmes coulent à partir d’exécrables nuages.
Au détour, ce voyageur venu d’un pays lointain voit se dresser devant lui une colline à face démoniaque, grimaçante, et rencontre l’horreur…

Et pourquoi le feu dans l'embarcation ? Une allusion facétieuse au Crabe aux Pinces d'Or de notre jeunesse ?
Hélas, l'artiste gardera à jamais sa version.

...Qui pétait en bousculant de lugubres vieillards
Et les putes dragueuses à l’encoignure des cours
Tandis que raisonnait au ton rouge des phares
L’aigre chant d’une noce au rythme des tambours
Alors c’était comme si l’on descendait la pente
Qu’on la remontrait pour la descendre encore...

Noce à Cacolande - La version du haut date de 1991, l'autre de 2005.
La palette s'éclaircit mais déjà la maladie perturbe sérieusement l'artiste. Ce tableau - un tondo au format important - constitue en quelque sorte un ultime témoignage.
Après les peintures ne seront plus que de simples esquisses.
Pierre Dancette fait partie des invités et porte un costume marron.

Un village en hiver avec des arbres aux branches tortueuses, avec une église au clocher typique, avec un chemin bordé de poteaux de clôture,
un ciel chargé et menaçant, sans oublier de sombres volatils et une tour perchée sur une improbable colline.
Un sujet récurrent et sans âge chez Pierre Dancette.


Exhumées d’un vieux carton, voici ces quelques aquarelles, gouaches, ou même aquarelles à la gouache, ébauches reprises au cours des années 70 d’une série de paysages démoniaques peinte sous le coup de la découverte de l’œuvre littéraire de H.P. Lovecraft.
Certaines d’entre elles ont été dispersées au profit d’amateurs, jeunes pour la plupart, et dont je n’ai plus de nouvelles.
Ce sont des paysages, tous sans personnages, mais que je jugeai d’inspiration fantastique.
Vraiment, Lovecraft m’a alors influencé plus que quiconque excepté peut-être Jérôme Bosch, Insignis Pictor des Paradis et des Enfers.
La richesse des descriptions de Lovecraft dans les paysages de toutes sortes, les détails des montagnes hallucinées, des collines grotesques, des cours d’eau improbables, qu’il associe si bien à son monde onirique sans borne, son sens délicat du fantastique… tout cela, bien sûr, m’a profondément touché, fait rêver et m’a guidé dans l’ébauche des tableaux.
Alors, on peut dire que H.P. Lovecraft ainsi que Jérôme Bosch, son aîné dans la nuit des temps, ont donné un immense élan à ma façon de peindre.

Pierre Dancette - Le Puits du Bourg le, 12/03/1991

Phlégéthon
Une eau visqueuse et lisse sans ride
Passe immobile le long d’une rive inquiète
Où lentement mon rêve se déride
Vers de sombres régions que je ne puis reconnaître.
Aucun être vivant sous le ciel d’anthracite
Le dénouement pourtant ne pourrait guère tarder
Auprès des murs blafards courant le long du site
Sous la lueur lunaire je demanderai pardon
D’être là, emporté dans ce rêve, accablé, aux griffes qui saisissent déjà Phlégéthon.


Quelques éléments et consignes utiles pour la composition des tableaux (extraits)

- Prolongations anormales des racines, arbres, arbustes, fleurs, étirant leurs branches et tiges comme des bras, d’une façon tragique ou grotesque.
- Ruines fantomatiques et cauchemardesques perchées sur un monticule.
- Connexités aberrantes, autrement dit présence cachée ou inattendue d’éléments incongrus dans le décor du tableau.
- Ne pas insister sur l’extravagance, ni sur l’événement, de crainte de faire paraître le tableau plat et inadéquat, seulement suggérer subtilement, comme par allusion.
- Peser sur l’atmosphère afin de contribuer à communiquer une angoisse.
- Jouer sur l’éclairage pour mettre en valeur ou, au contraire, dévaloriser et rendre inquiétant.
- Un fond fuligineux, obscur ou bouché, n’est jamais un appel au repos mais une porte ouverte sur l’angoisse ou le cauchemar.
- Une avancée habile des ténèbres contribue à mettre en exergue le sujet central qui, à son tour et par phénomène d’écho, rendra l’atmosphère encore plus oppressante.

Les tableaux sont des produits du silence, hors de la réalité, hors du temps, non didactiques et sans discours. Ils ne sont pas le reflet d’une opinion. La forme sort de la vie intérieure, vase surnaturel et personnel…

    

Les reproches…
A la Croix Montbrot, on entend rien
On dure…
Peut-être à cause de l’appel de la corneille
Qui s’est coincé une aile dans l’arbre
L’air est sculpté
Et le lierre s’enroule autour des reproches.

A la Croix Montbrot on arrache les jours
Au sol, dehors, c’est dur travail et ennui.
On dit, la pluie fleurira
On se donne de l’espoir
On se trompe de jour
On s’est perdu.
Les sentiers d’amour sont impénétrables…

Probablement un des derniers écrits de Pierre Dancette, décédé de la maladie d'Alzheimer en novembre 2010

Epilogue

Pierre Dancette nous a quittés pour toujours, durant l'automne 2010 et discrètement, par habitude.
Ses petits paysages tourmentés sont orphelins et, désormais, ils ne connaîtront plus de nouvelles déclinaisons.

Si ses petits paysages à la tempéra, avec leur atmosphère si particulière, méritent attention c’est encore dans les représentations plus fantastiques, où interviennent des personnages symboliques, souvent des femmes aux expressions torturées, aux doigts croisés, que l’œuvre de l’artiste atteint sa dimension très personnelle, qu’elle dépasse le réel pour gagner un monde ésotérique.
Dès lors, cette peinture ne devient pas facile, le spectateur doit être attentif et doit faire un effort particulier pour découvrir toute la richesse de ces thèmes intimistes. Comme dans cette petite interprétation, un peu sombre, intitulée « petits pois », qui nous montre une cosse ouverte avec des graines se métamorphosant en femme, ou cette autre vision inquiétante s’il en est, « la belle étoile », qui dépeint les chaires boursouflées d’une femme pendue et, peut-être encore plus étonnant ce tableau sur papier :
Le cheval se cabre et se tord sous la Porte des Vents, énorme et inquiétant, il occupe le centre de la composition. Sur cette porte des silhouettes minuscules sont les témoins impuissants d’une scène dramatique.
Elles observent un personnage affolé, au premier plan, qui se jette à l’eau – Pourquoi ?
En prêtant attention on remarque qu’un autre, délicatement suggéré, est en train de se noyer… sous l'oeil impassible du héron.

Pierre Dancette est un vrai peintre, doublé d’un poète, qui se soucie guère des courants, et qui traduit visuellement, parfois par écrits en prose ou en vers, ce qu’il ressent. Ainsi, nous avons non seulement l’art, mais pour notre plus grand plaisir, le fantastique et l’imagination dans l’art.
Infirmier à l’hôpital psychiatrique, car il faut bien vivre, Pierre Dancette a connu l’époque de la camisole mais aussi celle de la piqûre de diversion qui fixait la démence du patient sur une démangeaison provoquée. A n’en pas douter, cette activité professionnelle n’est pas sans avoir eu quelques répercutions sur sa vision d’artiste, elle explique sans doute bien des sujets, bien des interprétations troublantes.

 

Pierre Dancette est né à Nevers le 12 juillet 1928.
Après des études secondaires, jusqu’à 16 ans, il découvre les œuvres des grands auteurs littéraires et visite plusieurs musées.

1963 : il s’exerce au dessin, crayon, encre de chine, fusain.
1965 : il s’initie à la peinture : gouache puis tempera, sur les conseils d’Albert Drackovitch.
1966 : exposition à Nevers, Galerie 32, en compagnie de Michel Beszié.
Il participe ensuite régulièrement aux expositions du Groupe d’Emulation Artistique du Nivernais, aux Salons Internationaux de Bourges, d’Aquitaine Mauléon, aux expositions de Niort, La Baule, Niederbronn-les-Bains et Colmar.
Janvier 1991 : exposition personnelle à Nevers à la Galerie du Puits du Bourg puis, toujours dans la même galerie, en mars 1994, décembre 1995 et en mars 1997.
Sa dernière exposition a lieu à l’Optique Barbier de Nevers en mars 2003.

Le 12 décembre 1979, Pierre Dancette, infirmier au Centre psychothérapique de La Charité-sur-Loire, reçoit en récompense de son dévouement au service des collectivités locales une Médaille d'Argent.

Un ouvrage consacré à Pierre Dancette, avec reproductions en couleur, est disponible, prix 40 euros. Contact : Marc-Verat@wanadoo.fr


 

Les tableaux - à tempera - de Pierre Dancette sont peints sur panneaux d'isorel ou de bois aggloméré. D'un format généralement réduit, ils sont découpés selon la fantaisie de l'artiste avec des angles parfois arrondis, à l'occasion, un tableau de plus grande dimension peut être aussi fractionné en plus petits. Au dos, une étiquette mentionne titre et dimension :
- Le Chemin de la Tour 13 X 17 cm
- Les Feux de la Nymphe 61 X 50 cm

Le terme tempera, du latin temperare : détremper, désigne une technique basée sur un liant à émulsion, qu'elle soit grasse ou maigre. Cette technique de peinture a longtemps suscité une certaine confusion, les uns confondant détrempe et tempera, les autres restreignant uniquement ce terme à la peinture à l'oeuf. Aujourd'hui, on distingue la tempera, évoquant l'idée d'émulsion, de la détrempe, peinture strictement à l'eau. Pour préciser la nature de l'émulsion, on énonce simplement la nature des composants ; par exemple tempera à l'oeuf, grasse, à la colle de peau, etc.
La tempera est, initialement, la principale technique de peinture, notamment en Égypte ancienne, puis utilisée par les peintres d'icônes byzantines et en Europe durant le Moyen Âge.
Le procédé original est celui d'une peinture employant le jaune d'œuf ou l'œuf entier comme médium pour lier les pigments. On l'utilise sur du plâtre ou sur des panneaux de bois préalablement enduit de nombreuses couches de "gesso", enduit à base de plâtre et de colle animale.

 



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